5 questions à… Paul Maheke

Dans le top 10 des artistes qui m’ont le plus influencée dans mes réflexions sur l’art et la création en général, il y a Paul Maheke. J’ai donc finalement pris mon courage à deux mains il y a quelques mois et me suis décidée à l’interroger à propos de sa pratique, ses lectures et ses médiums de prédilection.

S’il m’est arrivé plusieurs fois d’avoir un coup de coeur pour un.e artiste via internet (c’est-à-dire sans jamais m’être trouvée nez-à-nez avec une de ses oeuvres), ce crush là est sans doute celui qui m’a le plus galvanisée et motivée dans mes études d’art. Quand je désespérais de ne voir qu’art contemporain archétypé blanc, faussement cynique et très consensuel, Paul Maheke proposait de réinvestir l’espace du white cube de façon plus chaleureuse en intronisant dans le même temps son corps comme lieu premier d’investigation, thermoformait les contraintes du cadre d’exposition1 , questionnait ses limites physiques et psychiques inhérentes. Lorsque je constatais platement que le monde de l’art n’appartenait majoritairement qu’à une bulle élitiste d’actionnaires et d’intellectuel.le.s mondain.e.s, un cercle d’entre soi n’existant que pour soi, Paul Maheke dansait, vibrait au sein des espaces qu’il habitait, créait des jonctions géographiques entre galeries d’art ouest-européennes (ou autres lieux dits d’art, comme une institution/un FRAC) et danses émancipatrices pour les communautés noires américaines (issues des clubs gays pour le Voguing, des ghettos de L.A. pour le Krump, ou encore de sa chambre ou de ses cours de danse à pour certains de ses mouvements). Il matérialisait des questions de lutte par des gestes, des énergies, qui jaillissaient de ses convictions et expériences les plus intérieures/profondes/intimes jusqu’à atteindre le plus extérieur et étranger des corps : le public environnant (même celui situé derrière son écran à des kilomètres = moi).

 

Il lit et raconte des histoires. Celles des corps encorporés, exotisés, soumis à des étiquettes. Pourtant, son travail n’en demeure pas moins fluide. C’est un flux, un puits de ressources (nourri de lectures telles que Bodies of water : Posthuman feminist phenomenology d’Astrida Neimanis), qui se meut, se faufile entre les représentations genrées et raciales, qui les affleure à peine avant de plonger plus profond, d’expérimenter et de chercher encore, enfin, de remonter à la surface, muni d’images exemptes des fantasmes et idées coloniales et colonisantes depuis toujours indissociables au corps noir, queer, femme et non-homme. Artiste multimédia, la ductilité de sa pratique ne se limite pas aux codes esthétiques implicites du marché de l’art mais puise dans tout ce qui viendrait nourrir sa quête identitaire, celle de son « authentic me« . Il n’y a pas vraiment de frontières entre les différents médiums utilisés pour ses pièces, il s’agit d’un tout, qui semble s’écouler naturellement et qui permet une compréhension pleine et globale de ses recherches.

 

Mark-Blower-180412-Paul-Maheke-Chisenhale-0207Tantôt il teint de sa poétique introspection les cubes blancs immaculés (leur conférant de nouveau un sens, soit celui d’offrir un espace autonome dédié aux productions d’un.e artiste -les valorisant certes-, mais aussi celui d’être un espace animé par ses pièces; car sans dialogue vivant2 , aucun résultat ni probant, ni novateur, ni attractif n’est possible, quelque soit le public présent (averti ou pas)), tantôt il cohabite habilement avec des lieux, déjà forts alors d’architectures particulières et de passages historiques anthropologiques et naturels. Il invite le public à se questionner en retour, rompant ainsi avec la tradition sacralisante de l’artiste et du lieu monologique d’exposition.

 

Sans trop tarder d’avantage, je conclurai brièvement en disant que oui, fut un temps j’étais bien déprimée par l’art contemporain comme un bon nombre de mes semblables en école d’art, mais qu’il y a certain.e.s artistes, ces artistes tel.le.s que Paul Maheke, talentueux.ses bien sûr, mais surtout réfléchi.e.s et fin.e.s qui agissent et décident consciencieusement quant à leurs productions, leurs mostrazione, et qui pensent à inclure concrètement leur public et l’espace. Des artistes qui donnent, par leur technicité et leurs façons d’aborder l’art, envie de s’investir d’autant plus dans une pratique artistique et de proposer avec une énergie renouvelée des pièces d’autant plus curieuses, des travaux collectifs plus riches, des collaborations, d’explorer les transdisciplinarités, de flouer d’avantage les frontières, et de réévaluer les perspectives présentes afin de se tourner vers un art plus inclusif, libre et créatif.

Ci-dessous donc les 5 questions que j’ai posées à Paul Maheke.

 

*       *        *       *

 

 Les rideaux sont (avec la danse et les mots) un des médiums privilégiés de ta pratique. Tantôt pour moduler et créer des espaces, inclure les publics, et tantôt comme espaces de projections. Je souhaitais savoir si tu leur attribuais éventuellement d’autres fonctions?
Souvent aussi il s’agit d’un tissu transparent, fluide, qui s’apparente à un voile. Est ce qu’on pourrait parler de sensualité dans ton travail, d’une certaine forme de sensible érotique? Cette notion t’intéresse t-elle?
Les rideaux dans mes installations ont toujours plusieurs fonctions ; ils sont le support pour des textes, ils délimitent des espaces, chorégraphient les mouvements des visiteurs, rompent avec la fixité de l’espace d’exposition (par exemple quand mis en mouvement par le vent ou des performers), ils sont une sorte de membrane perméable qui met en jeu les différents seuils d’accès à l’exposition, ils deviennent aussi des éléments architecturaux, des références à Felix Gonzalez Torres ; parce qu’ils ont un usage domestique ils parlent au corps etc. C’est peut-être de là qu’émane d’eux une certaine sensualité. La sensualité m’intéresse autant que notre rapport à l’architecture et à l’espace public.

Pornotopie de P.Preciado et Gendered Spaces de Daphne Spain ont été d’une influence certaine quand j’ai parcouru, il y a quelques années, ces textes pour la première fois. Il s’agit d’une pensée des corps et des espaces où l’Histoire se réalise et se dit à travers notre relation au construit  au sens large du terme.

 
Les mots apparaissent de façon partielle et ponctuelle. Ont-ils une fonction plutôt référentielle ou bien est ce que tu travailles aussi sur leur dimension sémantique ?
Je dis souvent que les objets dans mon travail sont souvent le prétexte nécessaire pour faire exister ces mots. Ils n’ont pas vraiment de fonction référentielle —même s’ils situent ma parole, ils sont plus évocateurs d’un contexte et d’un champ de pensée ; ils sont aussi là pour leur poésie.
On voit que la danse est un outil aux usages multiples dans ta pratique (médiation entre toi et le public, toi et la mémoire du corps, toi et ton « moi authentique »). En quoi permet-elle selon toi de déconstruire les rapports de pouvoir ?

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La danse a toujours été pour moi une façon d’articuler mon rapport au monde, ma relation aux autres et à la complexité de nos interactions. Que ce soit dans un club ou dans ma chambre cette pratique qui était totalement amateure et personnelle— est devenue dans le travail un processus de pensée mais aussi une stratégie de résistance.

La danse a le pouvoir de mettre en mouvement un espace, de le mettre en vibration, de le secouer. Je me suis beaucoup intéressé aux formes dansées qui ont contribué à l’émancipation de communautés marginalisées ; notamment aux USA avec le Krump, Twerk, Voguing et bien d’autres. Rapidement, sa manifestation dans ma pratique s’est attachée à l’idée de désapprendre la façon dont je regardais mon corps et la façon dont un public l’appréhenderait. Ce n’est jamais une décision facile à prendre de danser devant le public (principalement blanc) des lieux où l’on montre de l’art. Parce que le racisme, l’homophobie, le regard colonial et exotisant, l’auto-exotisation ne s’arrêtent pas à leurs portes.    

Je dis souvent que le corps noir a une vibration particulière. Cette vibration et ses réverbérations peuvent entraîner des répercussions violentes et générer tout un ensemble de situations difficiles à appréhender. Prenons l’exemple de Serena Williams sur le court de tennis de Wimbledon ; qu’elle gagne ou qu’elle perde son corps sera toujours l’objet des discussions qui suivront… souvent ça se manifeste très clairement au travers d’une “misogynoire” profonde.
J’ai toujours cette phrase de Nora Zeale Hurston en tête quand je performe : I feel most coloured when thrown against a white sharp background3 ou de l’impossibilité d’être transparent_e.

Y a-t-il des artistes ou oeuvres qui ont inspiré/inspirent cette danse qui est à la fois une arme et ton outil de travail ?
La chorégraphe Ligia Lewis, qui est aussi une collaboratrice, dis souvent que “the black body [on stage] is often only flesh4. Le personnage complexe (et parfois problématique) de Michael Jackson aussi m’aide à repenser le rapport qu’entretient la danse avec la résistance, la représentation avec l’identité. 
Dans une vidéo ou sur un rideau (je ne parviens plus à le retrouver) on peut lire « this work is politic« . Quand certain.e.s artistes se voient être réduit.e.s à un travail politique, comment est ce que tu appréhendes cette étiquette/catégorisation?
(en même temps, ce que donne à voir ton travail ne s’assimile pas au visuel type de l’art « politiquement engagé », ce qui rejoint ce que vous disiez avec Paul Goodwin*)
Je me rappelle de cette question dans ton précédent email mais alors je ne pense pas que ce soit l’une de mes pièces dont tu parles. Je n’ai aucune œuvre qui affirme être politique pour la pure et simple raison que pour moi faire de l’art est intrinsèquement politique, être présent et me rendre visible en tant qu’artiste métis et queer est politique en soi.
Par ailleurs, toute pratique artistique est pour moi politique, certaines ne se vivent pas comme ça parce qu’elles peuvent s’autoriser “la neutralité” (en laquelle je ne crois pas du tout !). Et puis… Qu’entendons par un art politiquement engagé… un art de gauche ?… un art blanc ? un art autre que blanc ? autre qu’hétéro ? Est-ce qu’il faut parler depuis les périphéries de l’identité et de la masculinité pour être vu_e comme politique ?


En tout cas ce qui est sur, c’est que je n’évite pas ces catégorisations puisqu’elles sont pour moi caduques (
de facto), et puis il y a toujours eu et il y a encore des catégorisations qui me sont imposées… mais je m’efforce de me rappeler cette phrase de Guy Hocquenghem “nous oublions trop souvent que le langage est seulement le contenant de notre univers” ; je serai toujours le queer, le noir, le gay, le métis, le mâle de quelqu’un_e, et ce, que je le veuille ou non. Ces catégorisations m’avantagent autant qu’elles m’encombrent… C’est toute la violence de notre société patriarcale et white supremaciste.    

*Visionner cette conversation qu’il tient à propos de son travail avec Paul Goodwin  (commissaire et théoricien urbain) à la galerie Chisenhale :  https://vimeo.com/267988582

Merci à Paul Maheke d’avoir répondu à mes questions.

En attendant, je vous invite à visiter sa plateforme web :  http://paulmaheke.com

 

1. « Thermoformait » dans la mesure où, à mon sens, il récupère dans son état actuel la « matière » (déjà présente) codifiée du milieu de l’art contemporain, la modèle et en tire d’autres formes plus riches. Par exemple, en reprenant cette idée d’espace d’exposition (notamment de white cube), on sent que Maheke a un réel souci de le prendre en compte, de l’intégrer à son travail. Son corps dansant interagit avec l’espace : il le déplace, le scinde, crée de nouveaux espaces (eux-mêmes en perpétuelle mutation), et suggère d’avantage de dialogues spatiaux. Il peut aussi s’agir du vent ou du passage des visiteur.ice.s qui soulève les rideaux imprimés (sa pièce intitulée « The River Asked for a Kiss« , 2017) au sein de son accrochage au Diaspora Pavilion (Venice, USA); ou encore de la prise en compte des différentes orientations et positions des corps potentiel.le.s du public. En soi, cela se passe toujours dans le même espace blanc, seulement ici ce dernier fait intégralement partie de la réflexion et donc du travail de Paul Maheke. Il apparait cette fois-çi alors comme un espace vivant, porteur d’idées pertinentes et surtout compréhensible.

2. »Vivant » dans la mesure où le placement d’une ou plusieurs oeuvres d’un.e artiste au sein d’un espace tel que celui du white cube a été étudié au préalable sous toutes les coutures de façon collective (c’est mieux), et donc résulterait d’un choix, issu de véritables problématiques posées, plutôt que d’un réflexe, d’une habitude, aux fins commerciales résultant d’une pensée du type : « ça marche, je vends », et qui par conséquent « désessentialise » totalement le concept du white cube, et à terme le discrédite par manque de cohérence et d’intérêts autres qu’économiques.

3. Je me sens plus noire lorsque je suis confrontée à un fond/un environnement blanc tranchant.

4. Le corps noir [sur scène] n’est souvent que de la chair.

Visuels provenant de http://paulmaheke.com (par ordre d’apparition):
Vue de l’exposition « A fire circle for a public hearing », Chisenhale Gallery (Londres)
Vue de la performance « The Distance is Nowhere » en collaboration avec Sophie Mallett, GAM Palermo

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