Entretien avec Silina Syan, princesse digitale

Tout juste diplômée (DNA) avec félicitations du jury, Silina Syan s’apprête à entamer un deuxième cycle à la Villa Arson (Nice). Elle aborde son travail artistique avec un regard critique, nourri des questions et enjeux post-coloniaux. Ayant grandi entre Paris centre et sa banlieue et étant biraciale, elle se situe perpétuellement dans des zones limitrophes : des lieux complexes à la frontière d’entités binaires (raciale, sociale, spacio-politique) et opposées. C’est aussi une amie, un Scorpion, une princesse dont le style de vie oscille entre kebab, glittercore, streetwear, arts et pole dance. Une personnalité inspirante, dont il m’a semblé important de partager le travail.

Adepte de la photographie depuis toujours, elle décide d’intégrer une école beaux-arts plutôt qu’une école spécialisée en photo par peur de bénéficier seulement d’un enseignement technique, mais aussi par choix de travailler sur l’image dans sa globalité.

« Pour moi, c’est important que les gens dont je parle dans mon travail puissent le comprendre. Je puise dans le documentaire qui est une forme plus explicite et explicative. Ses codes sont accessibles car tout le monde les connaît, au contraire de la plupart des œuvres d’art contemporain ».

SITUATION D’ENONCIATION.

Son père est né au Bangladesh. Sa mère, franco-arménienne, est née en France. Silina quant à elle est née en région parisienne, a grandi dans le 92, entourée d’ami.e.s majoritairement français.e.s et blanc.he.s, éduqué.e.s « à la française » et baigné.e.s dans un milieu bourgeois et catholique. Elle, n’a pas reçu d’éducation religieuse, ses parents ayant tou.te.s deux suivi deux enseignements religieux distincts. Elle n’a jamais appris à parler bengali ou arménien.

  • QUELQUES BRIBES CULTURELLES :

la cuisine,           les vêtements

l’artisanat (certains objets)

Son travail est une sorte d’investigation, de recherche à propos de la culture de son père.

Lieu : Rue du Faubourg St-Denis 

Souvent elle se rend à Gare du Nord, « un des quartiers miroir de l’immigration indienne, pakistannaise, srilankaise et bengalie », et déambule dans les boutiques où l’objectif de sa caméra rencontre vêtements, nourriture, bijoux… autant d’attributs qui constituent le mode de vie « indian way« . Avec sa caméra, elle va à la rencontre de celles.ceux qui habitent à la périphérie de Paris et s’intéresse à ce qu’elle décrit comme des « mouvements migratoires ». Il y a les mouvements de la population qui va du 93 jusquà Paris pour travailler et aller dans les boutiques, et il y a ceux qui décrivent les migrations des personnes d’un pays à un autre, sans lesquels il n’y aurait pas toutes ces boutiques.

Dans ces espaces de fracture socio-spatiales, Silina fait l’étude de sa position : au sein de la communauté bengalie, elle est la française qui fait des études donc qui est bien placée; dans son 92 natal, elle est la fille d’immigré.e.s. Je ne viens pas de Paris, alors elle m’explique que le périphérique parisien = la frontière qui délimite Paris centre et sa banlieue, que le 92 est en soi une banlieue assez riche, mais qu’elle y a grandi en réalité parce qu’il s’y trouve une part importante de l’immigration arménienne, et que sa famille y habite depuis que ses arrière grands-parents s’y sont installé.e.s.

Quand je lui demande si les représentations de la communauté bengalie qu’elle donne à voir dans son travail sont semblables à la réalité ou sont plutôt les fruits d’une projection esthétisée, elle répond : « On ne peut pas dire que c’est LA réalité des immigré.e.s bengali.e.s. Je n’ai pas grandi dans cette communauté et je ne suis jamais allée au Bangladesh. Il s’agit donc plutôt d’une sorte de fantasme, d’une projection de la vision que j’en ai. Les éléments présents dans mes vidéos (comme les bijoux) ne sont pas choisis au hasard, mais bien pour témoigner d’une réalité à laquelle je peux accéder. Par exemple, la série de photos avec les décors kitsch que j’ai prise chez des ami.e.s de mon père montre une réalité, bien que je ne l’ai pas vécue. ».

Je l’interroge aussi sur un sujet qui m’intéresse particulièrement : la pandémie d’appropriation culturelle dans l’art et la mode.

« Je suis partagée. Je trouve ça bénéfique que la culture populaire des personnes racisées soit mise en avant, mais ça dépend vraiment de la manière dont la chose est faite et surtout, avec quelle conscience. Il faut faire les choses en toute légitimité, par exemple, tu peux parler dans ton travail du monde arabe à travers l’image que tu en as eu dans ta vie, et de la réaction entre ta culture et celle-ci, en revanche il ne faut pas le faire comme si tu avais déjà vécu là-bas. Le danger selon moi c’est que les éléments de culture soient utilisés comme des éléments de mode sans que l’on connaisse leurs histoires, qu’ils perdent de leur nature. »

Pour ma part, plus le temps passe et plus je condamne l’appropriation culturelle. Je m’accorde sur l’idée qu’il ne faille pas tomber dans une forme d’essentialisme primaire, cependant je ne peux tolérer que des institutions (publiques et privées), des fondations d’arts (et surtout de luxe), des artistes/designers blanc.he.s ou non-noir.e.s, issu.e.s de milieux privilégiés se donnent à utiliser des marques, des éléments, des signes constituants d’un patrimoine historique, social et culturel propre à une ethnie, une tribu, une région du monde, à des fins commerciales. Quand j’ai lu (pour la première fois depuis longtemps) le magazine L’Officiel, je n’ai pu que réprimer violemment mon envie de vomir face à des collier de luxe « Gypsy »,

à des bananes,

à des baskets streetwear,

à de la beu « californienne »

bien qu’ici il s’agissait de produits de « luxe » donc vendus à quelques milliers d’euros. Pareil pour les collections du designer Jacquemus : il y a eu « Le Souk » en 2018, « L’amour d’un gitan » en 2017, « Le gadjo » aussi en 2018… Dans ces derniers exemples, l’intention pourrait être qualifiée de bonne puisqu’il s’agit de « rendre hommage à », donc faire accéder des personnages de « mauvaise réputation » à un rang de luxe, un rang « couture ». Le ghetto, le pauvre, le sale devient glamour et hype pour les riches, pourtant cela ne change rien aux discriminations sociales, que ce soit au niveau de la qualité de vie, de la qualité de l’éducation, de la fluidité d’embauche, du racisme (car nous savons d’ores et déjà qui sont les plus perdant.e.s dans ce jeu libéral), de la santé, de la sécurité. Les personnes dont on plagie pâlement le look et le style de vie n’en profitent jamais. On les glamourise, on les fétichise mais il.elle.s restent pauvres et demeurent dans des situations sociales et matérielles précaires. On épuise leur créativité, sans jamais avoir leur consentement, et sans jamais qu’il.elle.s ne puissent recevoir reconnaissance, mérite et salaire.

Lors d’un échange à ce sujet avec un.e ami.e (aussi étudiant.e à la Villa Arson), je racontais à quel point j’avais été choquée de voir des élève de la Villa Arson, très aisé.e.s (certain.e.s étaient des fil.le.s de stars, millionnaires, rentiers), porter des TN (des baskets Air Max Nike), qui sont par excellence un signe d’appartenance à un quartier pauvre. Ce sont eux.elles, qui ont grandi dans la violence, la désillusion, le racisme, la malice, la galère,

eux.elles qui luttent quotidiennement pour réussir, avoir un appartement, trouver du travail, faire des études

eux.elles qui redoublent de créativité, d’ingéniosité, d’énergie, pour s’élever du gris des quartiers, aller au-delà des murs des chambres étroites

eux.elles les as de la débrouille, de la sape, du style empreint des diversités culturelles, les vrai.e.s influencers

Ce sont les canailles avec qui j’ai grandi au collège, ce sont mes cousin.ne.s,

c’est mon père.

mon ami.e me répond : « OUI MAIS EUX.ELLES ILS PEUVENT PORTER DES TN, ILS SAVENT QU’IL.ELLE.S SE FERONT JAMAIS ARRÊTER EN RENTRANT CHEZ EUX.ELLES LE SOIR. »

  • Quel genre de musique est-ce que tu écoutes?

Surtout du hip-hop, du rap et du rnb depuis toute petite, mais je suis ouverte sur tout. Sauf peut-être le metal. J’ai grandi dans une famille très fan de Charles Aznavour mais aussi de Patrick Fiori, et mon père écoute de la pop indienne en boucle.

  • Qu’est-ce que tu portes généralement?

Des bijoux comme je suis inspirée par la culture indienne, des baskets, des paillettes, des chemises de grand-mère et des vêtements streetwear. Je dirais que mon style est un mélange de cagole, indienne, streetwear, mais aussi un peu classy. J’ai grandi dans une sororité composée de trois sœurs. Notre mère nous a toujours transmis l’idée qu’il n’y a pas besoin d’un homme pour être indépendant.e. J’essaie d’appliquer au maximum  cette idée dans mon quotidien, ça se reflète dans mon style de vêtements, mes parures… Mon style vestimentaire me permet de m’affirmer au monde, c’est ma tenue de guerre, il dépend de mon humeur, de ce que je veux transmettre aux autres. Un jour je peux m’habiller en short de foot et grosses créoles à la Diam’s, et le lendemain être en fourrure et talons. Pour moi les vêtements c’est l’extension d’une personne.

  • Comment tu te positionnes par rapport aux figures de la cagole et de la princesse (capricieuse)?

Dans la société il est important d’avoir des femmes provocantes. Comme Rihanna qui assume une sexualité libérée et émancipée et qui la met au service de projets pertinents comme Savage x Fenty ou Fenty Beauty. Il y a encore Kim Kardashian, critiquée car elle pose nue bien qu’elle ait des enfants, alors que non en fait, elle fait ce qu’elle veut. Elle a tout à fait saisi ce que les gens détestaient mais avaient quand même envie de voir, et grâce à ça elle s’enrichit, c’est une vraie businesswoman, elle gagne plus que son mari. Aussi d’une certaine manière, elle fait comme la cagole dans le sens où c’est une femme qui revendique sa féminité au maximum, et à travers ça elle prend du pouvoir. Je trouve ça bien qu’il existe ce type de nanas qui finalement symbolisent une forme d’empowerment girly, qui dit non aux codes vestimentaires imposés par la société, sur le dos d’une « bienveillance » ou d’une « intégration plus facile ». Pour ma part j’en ai vite marre qu’on me dise de remonter mon t-shirt, parce qu’il est « trop » décolleté, sous prétexte que ça pourrait « me porter préjudice ». Comme je le disais, pour moi le style c’est une expression de la personnalité, si j’aime le rouge à lèvres rouge alors j’en porte. Du coup si j’aime les talons de 18 cm et les ongles roses à strass, j’en porte aussi. Après je comprends aussi que certaines ne se retrouvent pas dans ce mouvement, mais je pense d’abord que chacun.e doit pouvoir se sentir bien dans sa peau. Pour reprendre l’exemple de Savage x Fenty, c’est le type de projet qui donne envie d’être sexy, peu importe la taille qu’on fait ou le corps qu’on a. C’est une manière de reprendre le contrôle.

  • Dans ta vidéo « Pink Paradise », tu questionnes le rapport du bijou à la culture indienne/bengalie et son historicité économique et sociale. Est-ce que tu pourrais en expliquer davantage?

C’est ma vidéo la plus féminine. Le bijou, c’est une forme d’incarnation de la féminité. C’est aussi ce que je porte le plus, ce qui permet aux autres de m’identifier à cette culture, autant que ce que j’y suis personnellement attachée. Les bijoux sont la seule partie de la dot que la femme peut garder en Inde. C’était aussi un moyen pour moi d’évoquer la situation contrainte des femmes au Bangladesh, notamment pour des raisons religieuses. Puis il s’agissait aussi d’évoquer l’acte de s’apprêter, de se faire belle. Pour moi, qui ai toujours vécu en Occident, le bijou c’est une sorte d’arme, bien qu’il ait d’autres significations plus spécifiques en Inde ou au Bangladesh.

  • Toujours dans la même vidéo tu enfiles, accumules puis enlèves un par un tous tes bijoux.

Ce qui m’a intéressée ici, c’est le protocole : je devais mettre tous les bijoux que je possédais, aussi bien des bijoux Made in Bangladesh de chez H&M que des bijoux indiens,  jusqu’à former un certain poids dans le but de créer une sorte d’enchaînement. Il y a aussi une analogie dans la vidéo entre un surplus de bijoux et un surplus d’informations, issues de codes de la culture indienne. Je me suis questionnée sur le sens de les mettre et de les enlever. C’est comme si je mettais et que j’enlevais ma culture, ou du moins ce qui me rattache à elle, même si bien sûr elle me suit toujours. Ce sont des sortes d’armes qui me permettent d’affirmer ma culture d’origine dans l’Occident où je suis. A la fin de la vidéo, je ne garde que deux bijoux : ma boucle dans le nez, très occidentalisée, et le tikli,  une des représentations les plus répandues de la culture indienne, bien qu’en réalité ce sont les femmes mariées qui le portent durant leurs mariages.

Merci à Silina d’avoir accepté cet entretien et d’y avoir contribué avec patience! Retrouvez la sur sa chaîne YouTube.

 

3 Commentaires

  1. Berger Vincent dit :

    Je me demande, si on se tromperais pas un peu de débat par rapport à l’embourgeoisement de la TN. Bien sur son regain de succès viens du fait de l’esthétisation du look « racailleux » et engendre une sorte de mouvement un peu malsain d’aplatissement des codes esthétiques entre bourgeoisie et classes populaire; mais peut on considérer la TN comme un vrai symbole de classes étant donné qu’il s’agit d’un produit phare de Nike, dont le succès auprès des classes populaires tiens à une opération marketing ? Celles-ci n’ont jamais été bon-marché (hormis en contre-façon), car déstiné d’abord aux sportifs, et leur appropriation par les classes populaire tient en grande partie à leur aura d’élévation social (et leurs esthétique indéniable) comme bon nombre d’attributs vestimentaire touchant la culture urbaine. Le retour à la mode de ce produit jusqu’alors marginalisé et devenu codifié en france n’à été qu’une aubaine extraordinaire pour Nike d’étendre beaucoup plus le marché de ce modèle opérant les même tactiques qui séduirent les masses lors de son lancement.
    Bref, Nike n’en à jamais rien à foutre de la lutte des classes donc ne faisons pas un de ses produits, un emblème.

    Ps: Bon Article 🙂

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    • ce n’est pas parce que la chaussure se veut apolitique dans sa conception qu’elle l’est. Dès le moment où les jeunes de quartier se la sont appropriée, elle s’est dotée d’un nouveau signifié (en France). Si les enfants de classes riches sont pourvu.e.s de Tn aujourd’hui, c’est bien parce qu’il y a une volonté de répondre à des codes ghetto/hip hop/non conventionnels et rebelles, des sortes de fantasmes, des fétiches toujours attribués aux personnes racisées, si on va par là. Après on peut tout aussi dire que dans la mesure où une basket est une basket, et qu’elle n’a jamais été conçue dans le but de représenter quelque classe sociale que ce soit, ou quelque appartenance x, alors tout le monde est libre de s’en emparer et qu’il n’y a que les multinationales qui se frottent les mains; seulement ce serait un peu naïf et bien libéral, je crois. Les Tn ne sont pas neutres juste parce que Nike ne pensait pas que les jeunes pauvres s’en empareraient. Elles sont devenues politiques. Peut être que la notion d’emblème te paraît trop flatteuse pour la méga capitaliste Nike, en tous cas la Tn est devenue un signe d’appartenance de classe dans les années 2010.
      Et si je parle de Nike, ce n’est en aucun cas pour valoriser la marque, mais bien pour cibler le + exactement possible le problème.

      Et merci 🙂

      J'aime

  2. Très beau moment de lecture

    Aimé par 1 personne

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