WAS (Women Artists, Shows, Salons, Societies) : expositions collectives d’artistes femmes 1876-1976

Les 8 et 9 décembre, outre l’hommage rendu à l’emblème du rock français Johnny Hallyday, il se tramait autre chose à Concorde. Le Jeu de Paume accueillait en effet un événement pour le moins exceptionnel, un colloque international visant à examiner le phénomène des expositions collectives d’artistes femmes sur la période de 1876 à 1976.

Organisé par l’association AWARE 1 (Archives of Women Artists, Research and Exhibitions) et le laboratoire de recherche Artl@s 2, le colloque a réuni près de vingt-cinq chercheu.r.se.s (universitaires, commissaires d’expositions, activistes curatoriaux) pour une programmation très riche sur un labs de temps très court. Un vrai défi.

C’est un clin d’oeil historique que de revenir effectuer ce colloque au sein même du lieu qui a accueilli en 1937 l’exposition « Les femmes artistes d’Europe exposent au Jeu de Paume« , première exposition française à s’intéresser à la production artistique « féminine ». La forme de présentation brève, qui pouvait paraître survoler les sujets, s’est finalement révélée pertinente et efficace.

Les recherches de Thomas Galifot 3  ont permis notamment de souligner le rôle du médium photographique dans l’émancipation artistique des femmes (modèle progressiste de la New Woman incarné par exemple par Frances B. Johnston), la lutte qu’elles ont mené à travers l’espace discursif de la photographie (avec Catherine W. Barnes qui dénonçait dans un discours alternatif la non-mixité des chambres noires, la ségrégation des travaux de femmes par les prix, et qui appelait les femmes à refuser l’auto-complaisance), mais aussi le leadership de Johnston qui a permis de fédérer des femmes photographes américaines au sein d’une exposition commune à Paris, chose faisant alors défaut sur la même période en France.

Les travaux de Chiara Iorino 4  et de Francesca Lombardi 5 ont dégagé les grandes lignes de  l’organisation des premières expositions collectives d’artistes femmes en Italie, révélant l‘implication des hommes –non sans conséquences- dans ces salons (on pouvait compter dans les comités d’organisation un nombre important d’hommes appartenant à l’élite), la postérité que ces événements ont pu offrir aux artistes italiennes, mais aussi de rappeler et de rendre compte que la période fasciste fut un véritable frein à la création, dont le seul échappatoire était de poursuivre une pratique artistique diminuée, sous le joug de l’Association Fasciste Nationale (Associazione Nazionale Fascista Donne Professioniste Artiste e Laureate).

Georgina Gluzman 6  a quant à elle abordé dans son intervention les difficultés qu’ont rencontré les féminismes en Amérique Latine. En effet, impossible de connaître un véritable essor du mouvement (tel qu’en Europe ou aux Etats-Unis) dans la mesure où le colonialisme occidental et les régimes fragiles sud-américains ne permettaient en aucun cas aux femmes de se liguer ensemble à une échelle supranationale. Il a aussi été question de la formation des premiers collectifs féministes en Argentine (Club Argentino de Mujeres), ou encore des hypocrisies  muséales, comme par exemple celle du musée national argentin ayant acquis un certain nombres d’œuvres d’artistes femmes, uniquement en raison de leurs faibles prix par rapport à leurs homologues masculins. Le plus décevant est que peu de ces pièces ont été (et sont) réellement exposées.

Enfin, Paula Birnbaum 7 s‘est intéressée à la fondation de la la société des FAM (Femmes Artistes Modernes), leur critique vis-à-vis de l’art « féminin », par la réappropriation et la déconstruction de figures archétypées de la femme. Tamara de Lempicka, artiste associée aux FAM, émet une critique d’une supposée plénitude relative aux représentations populaires et artistiques de la maternité.

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Dans son tableau « Maternité » on reconnaît la scène classique de l’allaitement bien qu’ici ce moment est privé d’une quelconque spiritualité : le regard de la protagoniste est perdu dans le vague et non pas transis par la fonction maternelle. De plus, Lempicka pose la figure de la mère sous les traits d’une femme « garçonne », un cliché de la femme plus émancipée (libre, cheveux courts, moderne, intrépide…), soit l’antinomie de la représentation patriarcale de la mère au foyer.

Birnbaum a su révéler tout l’intérêt du travail des femmes associées à ce groupe, libres, et d’autant plus critiques vis-à-vis de la société française moderne. Maria Blanchard par exemple, exposée post-mortem par les FAM, s’est attelée dans sa pratique à déconstruire les représentations racistes et exotisantes des femmes racisées, s’opposant tant bien que mal au colonialisme de son époque. Dans une pièce aussi intitulée « Maternité« , elle critique l’objectisation des femmes noires, un fait très peu connu mais peut-être pas isolé… 

Maternity

C’est d’ailleurs ici que je me permettrai d’effectuer une remarque assez grinçante. Parmi toutes les interventions provenant de et s’intéressant à différentes parties du globe (Pologne, Russie, France, Etats-Unis, Italie, Autriche…), force est de constater que seules les deux intervenantes américaines ont évoqué la question raciale (Paula Birnbaum et Joanna Gardner-Huggett).

Il est peut-être plus compréhensible que les pays de l’Est ne s’expriment pas ou ne se positionnent pas par rapport à ces questions, à la vue des différences de leurs profils historiques. En revanche, j’attendais que les intervenant.e.s français.e.s et belges prennent position à la lumière des passés colonialistes franco-belges, aux formes de néo-colonialisme actuelles, ou au minimum sous l’impulsion des débats post-féministes et post-colonialistes présents (œuvrant à la déconstruction du point de vue blanc/masculin centré -sur laquelle la discipline historique s’est basée- afin d’ériger une éducation plus consciente). Cependant non, pas d’évocation particulière à propos des diverses situations des femmes racisées durant ce siècle. Ceci est d’autant plus dommage que j’ai moi-même participé à lister des expositions de femmes collectives (durant un stage éclair chez AWARE). On aurait pu étudier par exemple la première exposition noire-américaine exclusive « Where We At« , de 1971. Et bien que je me doute que la programmation dépendait des réponses reçues par AWARE et Artl@s (et que je ne suis pas en mesure de savoir si oui ou non certain.e.s chercheur.se.s ont proposé une étude à ce sujet), je regrette sincèrement qu’aucun.e francophone ne se soit intéressé à l’inclusion des femmes racisées dans les mouvements artistiques des années 1970, ou au moins n’ait évoqué leur situation de 1876 à 1976 en France et en Belgique. Ce qui est surprenant encore c’est que Paula Binrbaum, américaine, est parvenue par le biais de travaux d’artistes à placer la question des racisées en France alors même que les intervenant.e.s eux-mêmes francophones ne l’ont pas fait. Regrettable aussi qu’AWARE n’ait pas choisi d’inviter des personnes racisé.e.s notamment à parler… La majorité (pour ne pas dire la totalité) des intervenant.e.s était blanche. 

Cette situation illustre parfaitement la structure du discours universitaire français, qui occulte une partie de la population du champ historique. Il est grand temps que la France suive le modèle états-uniens et développe un département de recherches non seulement sur les questions diasporales noires post-esclavagisme (ce qui est légitime du fait de sa participation à la traite négrière) mais AUSSI sur les questions post-coloniales et migratoires.

De plus, comme l’a fait remarqué Rudolfine Lackner 8, la question des LBGTQ n’a pas été franchement abordée. Elle a d’ailleurs rappelé tout l’importance de les placer dans l’histoire de l’art, tout comme les racisé.e.s.

Une autre personne dans la salle (dont je ne suis pas parvenue à trouver le nom) n’a cessé de rappeler aux intervenant.e.s qu’il fallait préciser le plus possible la classe des femmes concernées. Classe, race, genre et sexualité, il est absolument nécessaire de poser la situation d’énonciation (de qui parlons-nous? d’où parlons-nous? est-ce une situation privilégiée?) et d’évoquer ceux.celles qui n’ont pas pu prendre pleinement part à l’histoire (ici l’histoire de l’art), ou au contraire évoquer les exceptions (lesbiennes, transgenres, fluides, Noires…). Au risque sinon de tomber dans une objectivité scientifique factice, ce fameux voile sous lequel se dissimule un male gaze blanc hégémonique, et qu’a su savamment pointer du doigt Donna Haraway.

Julie Crenn, Cecilia Fajardo-Hill, Juan Vicente Aliaga, participant à la table ronde, ont tou.te.s déploré la difficulté d’opérer un travail de recherche sur les artistes femmes causée par un manque évident d’archives et de documentation. Une vraie « fouille archéologique » en soi… Cette dernière intervention a permis de discerner les avantages tirés d’une association de femmes au sein d’une exposition collective : permettre une certaine visibilité, une force solidaire dans la lutte pour l’égalité des genres, une valorisation des recherches plastiques… Mais aussi les limites de ce séparatisme, telles que la marginalisation de leurs pratiques artistiques, revenant à une auto-exclusion du marché de l’art, le laissant de plus belle aux hommes.

Le texte suivant, écrit par Annette Messager9 , illustre parfaitement cette critique :

 Avant – Après
Avant il y avait des gens qui faisaient de l’art, on les appelait des artistes.
Après on découvrit qu’il existait des artistes avec un sexe masculin et des artistes, très rares ceux-là, avec un sexe féminin.
Avant les artistes avec un sexe féminin tentaient de se dissimuler et de ressembler le plus possible au artistes avec un sexe masculin,
Après les artistes avec un sexe féminin s’affirmèrent et tentèrent d’acquérir les privilèges réservés aux artistes avec un sexe masculin.
Avant les artistes avec un sexe masculin ignoraient les artistes avec un sexe féminin,
Après les artistes avec un sexe masculin sentirent le danger et se dépêchèrent de grouper les artistes avec un sexe féminin, et de les parquer et de les enfermer entre elles. Ainsi ils les éloignaient du vrai pouvoir qui, lui, reste toujours un nom du genre masculin.

Épilogue de l’aventure Avant-Après
Tout était maintenant en train de changer, par exemple grâce aux salons des Femmes peintres, les artistes avec le sexe masculin se débarrassent aujourd’hui définitivement des artistes avec le sexe féminin et peuvent continuer, entre eux, ce qu’ils appellent « les choses sérieuses ».

 

Je tenais finalement à saluer ce colloque et l’équipe d’AWARE pour tout ce travail! Ce dispositif  a participé à l’émergence de questionnements quant au chantier de déconstruction et de conscientisation de l’histoire de l’art à entreprendre. Bien qu’il est possible de s’interroger sur la nécessité en 2017 d’organiser de tels événements. Comment se fait-il qu’on en soit à peine à ce stade initial de déblayage historique? Que fait l’Etat?

Aussi à relever la remarque de Juan Vicente Aliaga, en faveur d’une éducation féministe et d’une inclusion des hommes au sein du débat pour l’égalité des genres, et que pour se faire les hommes doivent abandonner leurs privilèges.

Crédits reproductions : Tamara de Lempicka, Marternity // Maria Blanchard, Maternité

1. [AWARE a été fondée en 2017 par Camille Morineau (actuelle directrice des collections de la Monnaie de Pari), après le succès rencontré lors de l’exposition ELLES, au Centre Pompidou, qu’elle avait commissionnée. Les activités de l’association sont principalement la recherche, à travers l’établissement d’archives, l’organisation de colloques et de visites, ainsi que la fondation progressive d’un fond bibliothécaire, une ressource inédite mettant à disposition des monographies, catalogues d’expositions… de femmes! Une petite pépite à exploiter absolument pour tout.e étudiant.e en arts (Beaux-Arts, Histoire de l’Art, études curatoriales…) blasé.e de n’étudier que des œuvres d’hommes artistes en cours. Le prix AWARE a aussi été créé (quelle date??) afin de reconnaître et de valoriser les travaux de femmes artistes françaises.]

2. [Le laboratoire Artl@s, représenté en la personne de Catherine Dossin (vice-présidente du projet et Associate Professor en histoire de l’art à Purdue University (US)), a pour ambition d’établir une database, comme un vaste catalogue d’expositions s’étalant du XIXe siècle au XXe siècle, par un recensement descriptif et analytique des réseaux (quantitatifs, sociaux, géographiques…). Ce projet, en partenariat avec l’ENS, PSL et Labex TransfersS, permettra d’établir sur le long terme des passerelles géographiques et artistiques, et ainsi à terme de devenir un outil indispensable dans l’intégration et la valorisation des femmes et de leurs travaux dans l’histoire de l’art internationale.]

3. [Benjamin Johnston : stratégies ségrégationnistes et séparatistes dans l’exposition des femmes photographes américaines à la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle]

4. [The « Società delle Artiste » at the Mostra Nazionale di Belle Arti in Milan : the first collective exhibition of women artists in Italy]

5. [The Esposizione Internazionale Femminile di Belle Arti, Turin (1910-1911; 1913). Gender, art and profession in Italy at the beginning of the 20th century]

6. [An exhibition of one’s own : the first all-women shows in Argentina (1920-1940)]

7. [Framing Feminities : Femmes Artistes Modernes (FAM), Paris 1931-1938]

8. [For the long Revolution! The Austrian Association of Women Artists (VBKO, founded 1910) and the Wiener Frauenkunst (1926-1938/1946-1956)]

9. [Texte issu du catalogue du 91e salon de l’Union des femmes peintres et sculpteurs, 1975]

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