Let’s have a Kiki

Il y a près d’une semaine eut lieu la neuvième édition du festival cinématographique gay et lesb IN&OUT, organisé par le collectif des Ouvreurs, à Nice.

N’ayant eu que de bons retours à l’égard de l’équipe bénévole, je décidai d’en faire partie. Je m’interrogeais cependant sur la portée de l’appellation « gay et lesb » du festival.

En le nommant ainsi, ne contribuait-on pas à l’invisibilisation des bisexuels au sein des LGBTQ?

Passées les premières timidités je rencontrai bientôt Benoît, Sandrine, Yveline, Alice, Isabelle… mais surtout Sylvia et Sandrine (bis), deux femmes cis hilarantes*.

Mardi, premier rendez-vous de l’équipe au théâtre de l’alphabet à dix-huit heures pour entamer les préparatifs. Arrivée en retard, je tente tant bien que mal de suivre la troupe, déjà bien lancée dans le rush. Le temps presse, il s’agit de tout apporter au MAMAC : les stands, affiches, billets, ballons et décos… Dix-neuf heures, tout est finalement bien installé et c’est dans les rires que nous ouvrons les portes du festival.

Le public afflue progressivement et chaque bénévole vaque à sa tâche. Distribuer les programmes, guider les visiteur.se.s, déchirer les tickets, et de fil en aiguille les sièges se remplissent. Benoît, pilier incontournable d’In&Out, monte alors sur scène afin de présenter le festival et ses enjeux, notamment au sein du contexte politico-social actuel (résultats du 1er tour des présidentielles en France, président Trump, affaire des camps tchétchènes…). Après une sublime vidéo en l’hommage de miss Koka, drag queen emblématique de la Côte d’Azur décédée il y a quelques mois, la première projection débute enfin : Kiki.

Réalisé par la suédoise Sara Jordenö, Kiki est ce qu’on pourrait qualifier de « suite » de Paris is burning (aussi connu sous le nom « Paris is voguing« ).

Durant quatre ans, l’équipe de tournage a suivi le développement de la scène kiki (comprenez ici « de la scène voguing ») à travers ses danseurs.

Le film soulève d’une manière plus esthétique (mais aussi plus lisse) que son « prédécesseur » les questions d’homosexualité et de transidentité chez les populations noires américaines et afro descendantes, généralement issues de milieux pauvres et/ou défavorisés. On redécouvre le système des houses et de leurs mothers ou fathers (des rôles bien souvent endossés par des adolescents), et sa place de foyer salvateur pour ceux.lles qui fuient leur quartier d’origine, leurs parents, leurs racines.

Kiki démontre une volonté honorable de témoigner, et on peut facilement flatter ses qualités de plans, d’images et d’archives. D’un point de vue documentaire, il a été pertinemment relevé dans le film que la scène kiki ne découlait pas directement de la scène vogue des années 1980, mais qu’après une rupture du mouvement de cette dernière (la première génération ayant été décimée par le sida), la scène kiki s’était développée à New York dans les années 2000. Elle reprend approximativement les mêmes fonctionnements, comme celui des ballrooms et des houses, mais on constate dans le documentaire que certains points n’ont pas été repris. C’est le cas de la catégorie « blanche » par exemple, qui permettait le temps d’une walk de s’approprier le rôle du Blanc américain oppresseur, succesful, et bien sûr hétérosexuel. Peut-être que l’abandon de cette catégorie est bien dû au fait de la non filiation de ces deux scènes, mais peut-être aussi est-elle le fruit soit d’un refus d’entretenir plus longtemps ce rapport à la fois fasciné et jaloux avec l’oppresseur, soit le résultat d’une oppression moins visible (quoique non moins diffuse et réelle).

Cependant, on peut également lui reprocher tout son sentimentalisme et sa subjectivité. Le film oscille en permanence entre rires et larmes, bernant ainsi le spectateur non avisé (ou du moins non initié aux questions queer et diasporas noires) dans une complaisance simpliste qui vulgarise des questions bien plus complexes. D’aucun pourrait aussi dire que ce film permet justement de faire accéder à un public plus large la culture homosexuelle noire américaine. Pourtant, lisser les problèmes sociaux revient à les dissimuler, à les taire, et à terme à diminuer la portée des actions sociales potentielles visant à les résoudre.

Dans Paris is burning, au contraire, le point de vue est quasi objectif. Si on éprouvait de la tendresse envers les protagonistes c’était à la fois pour leur danse, leur spontanéité, leur effronterie, leur charme en général; mais aussi pour leurs ratées, leurs crasses, pour tous les revers de médailles qui faisaient d’eux.elles des personnes sensibles.

Il y a aussi parfois un manque de prise de position. Je pense notamment à une scène, située plutôt vers la fin du film, dans laquelle des jeunes discutent de la prostitution lors d’une permanente. Souvent assimilé.e.s à des putes en dehors du ballroom, les vogueur.se.s sont en tous cas confronté.e.s aux réalités du besoin économique et du VIH (sans faire de mauvais raccourci), d’où la nécessité d’organiser ce genre de réunions. En l’occurrence, lors de celle-ci, deux opinions s’opposaient. Les uns défendaient que la prostitution avait des conséquences désastreuses sur le corps, tandis que les autre rétorquaient que le choix de se prostituer devait demeurer libre et être une liberté. Bien que le propos de Kiki ne se tienne pas qu’à la prostitution, je crois qu’il aurait été peut être utile de creuser d’avantage la question, que j’ai trouvé survolée.

Autre point critiquable : en effectuant quelques recherches sur les ballrooms étatsuniennes actuelles, j’ai appris qu’elles étaient bien plus mixtes (racialement et sexuellement) que ce que le film laisse entendre. C’est aussi ce qui était avéré dans Paris is burning. Effectivement, il y a une construction d’abord afro-américaine des ballrooms néanmoins cette relation n’est plus exclusive et admet d’autres communautés raciales.

En revanche (et je terminerai sur ce dernier point), Sara Jordenö évoque avec justesse la question de genre et de transition, à travers le personnage de Gia Marie Love et d’Izana Lee Vidal. Gia est une jeune femme noire sublime, toute en formes, qui a opéré sa transition. Jamais vraiment garçon, elle grandit et s’épanouit entre les deux genres, quand elle n’est pas rejetée et marginalisée par les reste des enfants. Au cours du film, on la voit regarder une vidéo d’elle « pré transition » alors qu’elle est devenue femme. Dans cette vidéo, elle évoque d’abord l’éventualité de transitionner avec légèreté : « pourquoi pas, mais seulement si un.e ami.e le fait avec moi »; puis avoue que selon elle, on n’a pas vraiment besoin de choisir son genre, qu’on peut rester dans l’entre-deux. Six mois plus tard, elle opère sa transition. Elle revient alors sur ses paroles et déclare qu’à l’époque elle manquait de courage, qu’elle n’acceptait pas de voir la vérité en face. Puis il y a Izana, transsexuelle magnifique, qui désire changer de sexe. Elle arbore sa transition avec fierté et nous montre les cicatrices de ses premières opérations comme des victoires, des trophées de guerre. Quand certain.e.s transgenres critiquent son jusqu’au-boutisme, elle réplique en les accusant de « manquer de courage ».

Manquer de courage. Cette expression surgit de façon récurrente quand il s’agit de transition. Mais est-il vraiment question de courage? Ne faudrait-il pas aussi prendre en compte le facteur d’intégration sociale? Et ce facteur joue un rôle non négligeable.

Pourquoi choisir de s’approprier ou de s’identifier à UN sexe, lorsqu’on est bienheureux à semer le trouble, à être ni l’un ni l’autre et en même temps l’un et l’autre, si ce n’est pour être facilement identifiable pour autrui (qui se complait dans sa cécité et ses acquis hétéronormés)?

Je tiens à préciser que je parle de personnes queer situées dans une fluidité de genre et de toutes celles aussi qui se situent dans le large panel qu’offre la non-binarité. Je n’exclue ni ne nie en aucun cas ceux.celles qui ont fait le choix d’aller jusqu’à l’opération, car chaque transition a son histoire, ses particularités. J’interroge ici le rôle du facteur social, surtout de son poids et de son pouvoir d’action sur nos décisions.

Le queer n’a t-il pas pour vocation de semer ce trouble subversif émancipateur?

Kiki permet de mettre en lumière la scène vogue actuelle en dressant un portrait superbe de la jeunesse noire homo américaine. Le film permet aussi, par comparaison, d’interroger la place des noir.e.s et afrodescendant.e.s dans les LGBTQI en France, qui semblent si peu visibles.

Merci aux Ouvreurs pour cette programmation!

http://www.kikimovie.com/

Je crois qu’il est important de rappeler que toute personne touchée par la cause lgtbqi, cisgenre ou non, est en droit de s’investir et de filer un coup de main lors d’événements tels que celui-ci!

 

 

 

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