Regarde, elle a les yeux grands ouverts!

J’ai décidé d’ouvrir ce blog en vous présentant le documentaire « Regarde, elle a les yeux grands ouverts », dirigé par Yann Le Masson.

Durant mon premier voyage à Paris (et oui!), période postqueerweek,  je décidai d’assister à une séance de self-help*, organisé par le collectif féministe G.A.R.C.E.S. Je ne savais pas de quoi il s’agissait vraiment avant de m’y rendre. Le message d’information posté sur leur page Facebook évoquait un « atelier santé avec projection d’un film, suivi d’un débat », un film qui apparemment montrait comment les femmes s’organisaient avant la loi Veil dans les années 1970’s.

J’y traînais par la même occasion ma soeur aînée, qui n’était alors pas franchement branchée féminisme. Bien qu’elle ne s’était jamais positionnée contre, tout comme les autres membres de ma famille elle avait l’habitude auparavant d’adopter cette attitude taquine, sinon moqueuse, à mon égard lorsqu’il s’agissait de mon engagement féministe.

Quoiqu’il en soit, après un petite course sous la pluie parisienne et un défi d’orientation dans cette capitale que j’appréhendais à peine, nous étions finalement arrivées avec trente minutes de retard. Timidement, nous nous installèrent sur les quelques chaises et tables encore vacantes, sous les yeux curieux des autres participantes.

Il s’agissait en fait d’une équipe de vidéastes (dirigée par Le Masson) suivant le parcours de plusieurs femmes isolées (par la société, surtout par l’Etat) à cause de leur désir d’avorter, réunies autour d’une lutte commune au sein du Mouvement de Libération pour l’Avortement et la Contraception (MLAC), à Aix-en-Provence.

On apprenait comment elles se soutenaient, s’aimaient, se partageaient des connaissances quant à leurs propres corps, comment elles se galvanisaient et se permettaient de vivre, de vivre librement. Il y avait un réel contraste entre leur façon d’avorter et d’accoucher par elles-mêmes et celle du milieu hospitalier. Dans le premier cas, avant d’avorter au sein de la permanence, les femmes concernées étaient initiées. On leur expliquait quel matériel allait être utilisé, comment, ce qu’il fallait faire, comment respirer, ect… Durant l’avortement, elles n’étaient qu’amour et tendresse. L’une respirait ardemment, tandis que les autres lui tenaient la main, l’embrassaient et l’encourageaient. La jeune femme concernée par l’avortement ne craignait rien, ni le jugement, ni l’isolement, ni les accusations. Elle baignait dans une pleine confiance de ses choix et de son corps, soutenue par un bloc d’amitié immuable. Des pauses étaient effectuées pendant l’avortement, afin de lui permettre de se reposer mais aussi d’observer -par le biais d’un miroir- son propre sexe et d’apprendre son fonctionnement, sa structure.

Briser les tabous et ainsi passer de l’autre côté, oser associer le corps, la tête et le sexe, pourtant dissociés dans les représentations collectives. L’avortement devenait finalement un événement joyeux, tout aussi important que la naissance.

Pour contrer les obligations hospitalières (les négociations non respectées, les espaces saturés et l’usage de traitements qui s’avèrent inutiles, voire dangereux pour la femme), une des représentante du collectif MLAC décidait d’accoucher chez elle, entourée de ses amis, des membres du collectif, et de leurs enfants. Là encore, aucune gêne face à ce corps nu. Les enfants tout excité.e.s se pressaient, observaient, rigolaient tout bas et posaient des questions timides. Les adultes quant à eux, échangaient des blagues et des sourires.

La caméra était au front, faisant face au sexe de la protagoniste.

Un choix de représentation totalement aux antipodes des scènes d’accouchement vues et revues dans les séries ou films, fréquemment présenté comme étant propre, neutre. Tout comme les accouchements réels, dans lesquels la plupart des hommes refusent d’être du côté de la « sortie ». Comme si l’on se complaisait dans ce mythe du corps féminin, d’abord désirable (avant d’être désirant) et surtout procréateur, mais une procréation qui se voudrait épurée, blanche, à l’effigie du décor hospitalier. Les bébés pourtant ne tombent pas du ciel accompagés de cigognes.

Et bien que je dois avouer que ce n’était pas très aisant à voir, cette scène d’accouchement véritable, la toute première que je voyais de ma vie (comme un bon nombre des autres participantes), me semblait agréable. Tout-à-coup, moi qui faisais partie de celles qui n’oseraient jamais « toucher même avec un batôn » le ventre d’une femme enceinte, je me satisfaisais de cette vision et je comprenais alors que l’enfant, le ventre maternel, le sexe féminin; tout se développait naturellement. Il n’y avait plus cet enchaînement ridicule du ventre plat au ventre à la grosseur exhubérante, qui soudain se vide quelque part, loin des yeux, calfeutré dans un espace clos et aseptisé, jusqu’à l’apparition d’un bébé.

Enfin, je citerai une réplique que j’ai trouvé particulièrement marquante. Lors d’un échange avec un.E des vidéastes, une des membres parle de « retrouver la puissance créatrice » lors de l’accouchement. Les femmes ont été dépossédées de cette force procréatrice par un système hospitalier ultra normalisé.

Pendant le débat qui suivait la projection, une participante très vive et sympathique nous racontait comment lors de son premier accouchement elle avait eu l’impression de n’avoir rien fait. C’était comme si tout s’était déroulé sans elle. Une terrible expérience jonchée de complications. Elle parlait d’ailleurs d’une boucherie hospitalière de laquelle sa chatte en était sortie transformée en chou-fleur.

Plusieurs participantes ayant déjà avorté nous expliquaient la solitude, le manque de soutien moral, les silences pesants, les regards accusateurs, et la honte, la culpabilité, qui dénotaient tant de ces moments joyeux représentés dans le documentaire.

C’est d’ailleurs cette positivité et ce champs de possibles qui m’a faite craquer pour ce film. L’honnêteté, la ferveur, l’amour des personnages. Tant d’énergies positives contribuant à proposer une altérité, à la fois au système hospitalier mais aussi aux  représentations du sexe de la femme, de l’accouchement et de l’avortement.

A voir!

 

*Self-help : désigne l’action ou le procédé de faire des choses seule.E à des fins personnels ou altruistes, sans l’aide et/ou l’intervention d’un tiers (le + souvent il s’agit de l’intervention d’une des institutions de l’Etat), pour s’améliorer et aider les autres à la résolution de leurs problèmes.
Ndlr : ne disposant pas d’un fichier photo représentatif assez grand du docu, j’ai utilisé la capture d’écran d’une vidéo que j’ai prise à Paris.

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